Voici un article paru cet été dans Libé qui raconte
l'histoire de la naissance du logo d'Apple/
"Turing, Blanche-neige et Apple
Il aimait Blanche-Neige, les mathématiques et les garçons. Il
pouvait courir jour et nuit dans la campagne, téléphoner
chaque jour à sa mère des heures durant et résoudre
les problèmes de mathématique théorique les pius
pointus. Il pouvait surtout décrypter le langage de la machine
Enigma sur laquelle l'armée allemande se reposait pour ses
communications. Dans le Panthéon de la seconde Guerre mondiale, il
mérite une place à côté de Churchill, de
Roosevelt, de Patton ou d'Eisenhower. Pourtant Alan Turing est mort
ignoré, désespéré, martyrisé par le pays
qu'il avait au premier rang contribué à sauver de la barbarie
nazie.
Etrangetés. Très tôt, ses professeurs ont
détecté ses aptitudes hors du commun. Sortant de l'enfance,
il en sait autant qu'eux sur les sciences et les mathématiques et,
à 16 ans, il comprend plus rapidement que quiconque les
thèses d'Einstein sur la relativité. Il devient l'ami
«un autre surdoué des sciences, Christopher Marcom, qui
l'initie aux mathématiques théoriques et sans doute à
l'amour homosexuel. La mort de l'adolescent en février 1930 brise
une passion profonde qui marquera Turing à vie. Sa carrière
universitaire est ralentie par les étrangetés de son
caractère. Coureur de marathon, Turing préfère souvent
la marche au chemin de fer. Il peut ainsi décider de venir à
pied à une réunion convoquée à 80
kilomètres de son domicile, arrivant suant et défait, ses
vêtements déchirés et ses souliers crottés. Il
ne manque jamais les programmes pour enfants à la radio et passe des
heures à en commenter les rebondissements au téléphone
avec sa mère. Obsessionnel, il voit quarante fois de suite le dessin
animé de Walt Disney Blanche-Neige et les sept nains et raconte
à tout un chacun la scène où la sorcière
recouvre une pomme de poison pour l'offrir à la princesse.
Il est pourtant nommé dans les années trente au King's
College de Cambridge où il déploie son génie
précoce. Il fréquente Keynes, Pigou et les meilleurs
mathématiciens de Grande-Bretagne et commence à
développer ses propres théories sur les nombres
indécidables et les algorithmes. En 1936, il reçoit le prix
Smith pour ses travaux sur les probabilités. Dans un article
resté classique, «On Computable Numbers», il avance
l'idée d'une machine intelligente et programmable, capable
d'effectuer à une vitesse record toutes sortes de calculs et
d'opérations. Le projet est purement théorique mais la
montée du nazisme et le déclenchement de la guerre conduisent
rapidement Turing, démocrate pacifiste horrifié par
l'hitlérisme, à des applications concrètes.
En 1940, il se retrouve pensionnaire dans un étrange camp de
travail, Bletchley Park, fait d'un manoir désuet et de dizaines de
baraques en préfabriqué où sont réunis des
milliers d'Anglais plus ou moins excentriques, spécialistes de mots
croisés, de linguistique, de mathématique et de machines
électriques. C'est Churchill qui a ordonné la mise sur pied
de cet étrange département du M15, le service secret
dirigé par Stewart Menzies (le «M» qui deviendra
célèbre dans les film de James Bond, inspirés des
romans de Ian Fleming, autre ancien de la guerre secrète contre le
nazisme). Aidés par les Polonais et les Français les
Britanniques se sont procuré la machine qui sert à crypter
les communications radioélectriques allemandes les plus
secrètes. Mais il ne suffit pas de posséder une Enigma pour
la comprendre. Il faut aussi connaître l'ordonnancement des trois
rouleaux de métal dentelé (bientôt quatre) qui servent
à régler son fonctionnement La Royal Navy monte des
opérations de commando pour se procurer les livres de codes
allemands. Mais ces attaques de navires ou de sous-marins sont
aléatoires et limitées il faut éviter à tout
prix que les allemands soupçonnent que les secrets d' Enigma ont
été éventés, sinon ils changeront de
système de codage et l'équipe de Bletchley Park verra tous
ses efforts anéantis.
Le plus souvent, donc, il faut reconstituer les messages d'Enigma à
partir de bribes de texte devinées par simple déduction (on
sait à Bletchley Park que les messages de la Kriegsmarine commencent
souvent par un bulletin météo répété
deux fois). Mais pour effectuer ces calculs, il faut des équipes
énormes condamnées à essayer jour et nuit toutes les
combinaisons possibles. Et à ce rythme, les messages seront en
général décryptés bien après la fin de
la guerre. C'est là que Turing entre en scène. Sur ses
instructions, les techniciens de Bletchley Park construisent de grosses
machines bruyantes (bientôt appelées des «bombes»)
qui prennent le relais des humains pour parcourir le champ immense des
combinaisons mathématiques possibles dans un message Enigma. C'est
ainsi que, dès 1940, tous les matins à l'aube, un câble
secret transmet de Bletchley Park au 10 Downing Street une moisson de
messages décryptés qui sont la première lecture
quotidienne de Winston Churchill. Lisant à livre ouvert dans les
projets de Hitler, le Premier ministre va user de cet atout décisif
pour limiter les pertes de convois dans l'atlantique, pour aider Montgomery
à gagner dans le Western desert ou pour monter une superbe
opération d'intoxication qui trompe les Allemands sur le lieu de
Débarquement. Après Pearl Harbor, la technologie sera
transférée outre-Atlantique. Turing fait plusieurs voyages
d'information, initiant les cryptanalystes américains à ses
découvertes. La bataille de Midway est gagnée presque
uniquement par les cryptanalystes réunis dans une salle souterraine
et enfumée d'Hawaï. Grâce à un message
décrypté, la chasse américaine abat l'avion de
l'amiral Yamamoto, privant le Japon de son meilleur stratège. La
plupart des opérations dans le Pacifique sont
éclairées parles cryptanalystes anglo-saxons jusqu'à
la victoire finale.
Histoires intimes.Après la guerre, Turing poursuit sa
carrière de chercheur. Il intègre le National Physical
Laboratory où il construit, parallèlement aux efforts
américains, le premier ordinateur de l'histoire. Mais son
homosexualité le fait écarter des grands projets
gouvernementaux. Il revient à l'étude théorique et
devient chargé de cours à l'université de Manchester
pour être enfin reconnu en 1951, année de son admission
à l aRoyal Society. Mais en 1952, il est victime d'un cambriolage
pour lequel il porte plainte. La police constate qu'il vit avec un jeune
homme : il est aussitôt traîné en justice pour
«sodomie», pratique à l'époque punie de peines de
prison. Il plaide coupable et plutôt que d'aller en prison, il
accepte de suivre un traitement chimique à base
d'oestrogènes. Il tombe en dépression, devient difforme et se
laisse aller à ses obsessions. Blanche-Neige et Enigma hantent ses
nuits. Jusqu'au jour de 1954 où il achète une solution au
cyanure et l'étale sur une pomme qu'il croque à belles dents.
Aucun officiel britannique n'ira à son enterrement et il faudra
attendre les années soixante-dix pour que sa contribution à
l'effort de guerre soit enfin connue. Jusque là, les secrets de
Bletchley Park avaient été soigneusement dissimulés:
les services secrets n'aiment pas divulguer leurs histoires intimes et les
méthodes de Turing et de ses collègues étaient
utilisées, guerre froide oblige, pour décrypter les messages
soviétiques.
Alan Turing a désormais un site Internet consacré à sa
mémoire, une poignée de biographes et des milliers de fans.
Quand, dans les années héroïques de l'informatique en
Californie, quelques gamins animés par le même esprit
créent une petite société de construction
d'ordinateurs dans un garage, ils la baptisent «Apple» et lui
donnent comme emblème une pomme de teinte arc-en-ciel -les couleurs
du mouvement homosexuel - dans laquelle un mystérieux inconnu a
croqué une seule bouchée. Depuis, sous l'œil de millions
d'utilisateurs d'ordinateurs Macintosh, la mémoire d'Alan Turing a
donc survécu. Ultime hommage de la démocratie et de
l'informatique à l'un de leurs paladins les plus valeureux.
LAURENT JOFFRIN - Libération 27 juillet 2007"
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